La guerre
Elles existent. Il est difficile de les mettre en évidence, et surtout d’en connaître la forme.
La guerre laisse peu de traces. Elle est presque invisible à l’archéologue. Les fouilleurs mettent au jour des armes et des fortifications sans pouvoir les relier à des événements. La plupart des grandes batailles de l’Antiquité et du Moyen Âge, connues par les textes, n’ont laissé aucune trace.
L’ethnologie est formelle. 95 % des sociétés étudiées dans le monde se livrent à la guerre. Les 5 % restants concernent des groupes très isolés et de peu d’individus. Dans les sociétés considérées comme pacifiques, le taux des homicides peut être dix fois supérieur à celui connu dans les sociétés belliqueuses. Il n’y a pas de raison que les sociétés du Néolithique aient échappé à cette règle. Tous les premiers voyageurs du 16e siècle découvrant l’Amérique décrivent un état de guerre permanent chez les populations locales.
Il faut définir la notion de guerre et ne pas la regarder comme les massacres qu’ont connus les Temps Modernes. Dans un pays où l’habitat est dispersé, où le noyau social se compose de familles élargies, les combats sont différents de ceux que connaissent les sociétés étatiques et qui peuvent réunir des masses de combattants. L’état de guerre peut se traduire par des escarmouches régulières, des vendettas familiales, des raids en territoire étranger. Qu’il s’agisse d’affrontements de troupes ou de combats singuliers, les sociétés du Néolithique, comme toutes les autres, connaissaient des ennemis. Leurs affrontements peuvent se résumer à des expéditions constituées de petits groupes. Ils sont le plus souvent institutionnalisés. Les combats peuvent être interrompus au premier sang.
Dans les sociétés non étatiques, il n’y a pas de formation militaire, pas d’esprit de corps, pas de discipline collective. Les guerres s’y font la plupart du temps sans commandement et la logistique ne leur permet pas de durer longtemps. Les guerres sont rarement économiques et territoriales. Elles sont une forme d’échange entre groupes.
Les conflits purent prendre différentes formes. Depuis qu’il est admis que le Néolithique a connu des épisodes de petite et de grande violence, les découvertes se multiplient. Les raisons de conservation qui font qu’elles se concentrent sur certaines régions et certaines époques ne traduisent pas l’étendue du phénomène.
Au début du Néolithique, avant l’émergence du mégalithisme, vers -5000, en Allemagne, à Talheim, 34 personnes furent massacrées. Hommes, femmes et enfants reçurent des coups mortels sur le crâne et furent jetés dans une fosse. À Herxheim (Rhénanie-Palatinat), 300 crânes découverts dans les fossés témoignent de pratiques peu pacifiques, bien qu’une part de rituel ait pu interférer. À Asparn, en Autriche, 67 individus, découverts sans distinction de sexe dans un fossé, semblent être les victimes d’un massacre des habitants du village. À Achenheim, en Alsace, on a retrouvé dans un silo les corps de 6 hommes en âge de combattre, probablement torturés puis abattus, vers -4200/-4000.
À des périodes plus récentes, à l’Âge du Bronze, en -1300, eut lieu une bataille gigantesque dans la vallée de la Tollense à 120 kilomètres au nord de Berlin. La tourbe a conservé, sur plus de trois kilomètres, plusieurs centaines de squelettes d’hommes âgés de 20 à 40 ans. Le site n’a été exploré que sur 10 % de sa surface. Les chercheurs évoquent un affrontement impliquant des milliers de guerriers. 750 seraient restés sur le terrain. La bataille s’est déroulée autour d’un pont traversant la petite rivière et d’une chaussée faite de troncs et de pierres franchissant une zone marécageuse.
Le seul témoignage irrévocable d’un conflit est la preuve d’une mort provoquée par une arme. Les pointes de flèche sont de différents types, tranchantes ou perçantes, et sont souvent fabriquées avec un très grand soin. Les flèches appointées, parfois avec ailerons, sont destinées au gros gibier. Leur nombre augmente à cette époque pour presque remplacer les pointes tranchantes. Elles sont plus dangereuses pour le corps humain.
Plusieurs ont été retrouvées fichées dans des os, ayant entraîné la mort. Ce type de découverte est fréquent dans les régions des Causses et des Garrigues. La présence de ces témoignages ne veut pas dire que ces régions étaient plus bellicistes que d’autres. Pour beaucoup de cultures, les tombes sont peu ou pas connues. Une flèche ou un poignard peut blesser un homme mortellement sans atteindre l’os et ne laisser aucune trace sur le squelette. Le désordre habituel dans les sépultures ne permet pas de déterminer si une ou plusieurs flèches découvertes appartiennent au mobilier funéraire ou se trouvaient dans le corps du défunt.
Malgré tout cela, les dolmens et surtout les hypogées du Midi ont livré une grande quantité de pointes de flèche fichées dans des os. Les découvertes de ces meurtres sont relativement fréquentes par rapport à la population des nécropoles. Dans la grotte des Treilles (Aveyron), 4 cas pour 74 inhumés, la grotte des Cascades (Aveyron) 3 sur 79, dans le dolmen de la Nojarède (Lozère) 2 sur 40, dans la grotte de la Lave (Vaucluse) 3 sur 70, dans l’hypogée du Capitaine (Vaucluse) 2 sur 200, dans la grotte de Roaix (Vaucluse) 3 sur 200.
Dans ces exemples les grottes dominent, car c’est là que furent découverts le plus grand nombre d’individus. Dans un inventaire plus général, sur 48 sites, 75 sujets furent blessés par armes sur une population qui peut être estimée entre 2 000 et 3 000 personnes. Cela représente une moyenne de 2,5 à 3,75 %.
Ne sont pas pris en compte tous les morts dont les blessures ne sont pas visibles. Les flèches dans les parties molles, les coups de poignard, les balles de fronde sont tout aussi définitives, tout en étant moins détectables.
Le nombre de preuves potentielles de conflits augmente avec le temps. Cela ne veut pas dire que les guerres sont plus nombreuses. La population augmentant, les chances de retrouver des squelettes sont d’autant plus grandes. L’usage de tombes collectives bien visibles multiplie les découvertes d’ossements humains. Chronologiquement, on connaît mille fois plus de restes d’individus que pour les époques précédentes. Cela n’implique pas une inflation des conflits dans la même proportion. Géographiquement, les os se conservent en terrain calcaire et se dissolvent dans les sols primaires, ce qui ne veut pas dire que ceux dont les os ont disparu étaient pacifiques.
Le phénomène des enceintes de différentes régions et de différentes époques et leur vocation défensive est un autre chapitre qui doit comporter une variabilité extrême de cas et d’explications.



