Christianisation

S’approprier un monument issu d’une civilisation passée est une pratique courante dans l’histoire de l’humanité. Les chrétiens confisquent les temples grecs et romains, les musulmans transforment les églises en mosquées. Lorsque les porteurs de vases campaniformes s’installent dans les dolmens, c’est déjà l’une des nouvelles réutilisations qui vont jalonner toute l’existence de ces édifices.

Dès la naissance du monumentalisme, le processus de réoccupation des anciennes tombes apparaît. Au Néolithique Final, la prise de possession de monuments datant du Néolithique Moyen, plus d’un millénaire après leur abandon, touche la grande majorité des sites mégalithiques. La christianisation constitue l’une des péripéties récentes d’une longue histoire d’un dolmen ou d’un menhir.

Pour un tumulus, un dolmen ou un menhir, la christianisation peut prendre plusieurs formes. La plus évidente consiste à apposer une croix au sommet, ou, plus économiquement, à la graver sur la pierre. Ces adjonctions ne datent pas toutes du Moyen Âge : la plupart sont plus récentes.
Ainsi, sur le menhir de Kerallain à Plouguernével (Côtes-d’Armor), une croix est solennellement placée le 20 février 1896. Le clergé précise que 40 jours d’indulgence sont accordés à ceux qui récitent un Pater et un Ave devant ce monument.
Le célèbre menhir de Saint-Uzec, à Pleumeur-Bodou (Côtes-d’Armor), quant à lui, a été christianisé en 1674 lors d’une mission de « l’apôtre de la Bretagne ».
Pour beaucoup de monuments, la christianisation ne fut qu’une étape. Certains, qui portaient encore une croix au XIXe siècle, en sont aujourd’hui dépourvus, comme le grand menhir de Dol. Les niches ou aménagements ayant pu contenir une statue de saint sont vides.
Sur le menhir de Lan-ar-Justiz, près de Lannion, les saints n’ont pas été remplacés.

Une autre forme de christianisation consiste à attribuer un nom de saint au monument, comme pour les menhirs de Saint-Mirel (Plénée-Jugon), Saint-Gonéry (Plougrescant), Saint-Kodelig (Plouarzel), Saint-Éloi (Ploudaniel), Saint-Mathieu (Plougonvelin), Saint-Cado (Belz), ou encore la Pierre Sainte-Anne (Belle-Île-en-Mer), sans que cela empêche certains de porter plusieurs noms.

Dans la même logique figure l’affabulation d’une légende témoignant d’un miracle. Le cas le plus connu est celui des alignements de Carnac, où saint Cornély affronte l’armée romaine. Les légendes sont multiples : chaque pierre qui ne semble pas naturelle, ou dont l’aspect la distingue des autres, se voit attribuer sa propre histoire. Ce procédé n’est pas réservé aux mégalithes : une source, un arbre ou tout élément qui échappe à l’ordre naturel possède en effet sa propre histoire fabulée.

La présence d’une croix ou d’un calvaire à proximité d’un dolmen ou sur un menhir peut être due au site lui-même. Les monuments mégalithiques sont souvent implantés dans des lieux remarquables.
La croix plantée à côté du dolmen de Guilliguy, à Ploudalmézeau (Finistère), n’a probablement pas été choisie pour lutter contre les démons de la pierre, mais pour son emplacement et la visibilité qu’il offre sur la région et sur la mer.
De même, la présence d’une chapelle au sommet du tumulus Saint-Michel, qui domine le paysage, relève davantage d’un choix topographique que de la volonté d’annihiler le pouvoir d’un monument dont la fonction initiale était oubliée.

Il est souvent affirmé que les églises sont bâties sur d’anciens mégalithes, mais les faits ne s’en vérifient pas archéologiquement. Le seul cas avéré est celui de la chapelle des Sept-Saints, dans la commune du Vieux-Marché dans les Côtes-d’Armor, installée sur un dolmen. Cependant, ce n’est pas pour le monument que l’église fut édifiée : le dolmen, enseveli, fut confondu avec une grotte.

Carte postale ancienne du menhir Lan-ar-Justiz près Lannion (Côtes-d’Armor)
Le menhir Lan-ar-Justiz près de Lannion (Côtes-d’Armor), qui portait anciennement trois saints en bois.
Gravure de 1887 du menhir de Saint-Uzec à Pleumeur-Bodou (Côtes-d’Armor)
Le menhir de Saint-Uzec à Pleumeur-Bodou (Côtes-d’Armor), gravure publiée en 1887.
Carte postale ancienne du menhir du Champ-Dolent à Dol-en-Bretagne (Ille-et-Vilaine)
Le menhir du Champ-Dolent à Dol-en-Bretagne (Ille-et-Vilaine), de 9,30 m et d’un poids estimé à plus de 50 tonnes. Une croix le surmontait.
Chapelle des Sept-Dormants, au Vieux-Marché (Côtes-d’Armor)
Les Sept-Dormants, au Vieux-Marché (Côtes-d’Armor). La crypte adjacente à l’église est un ancien dolmen. Les piliers et la table sont toujours visibles. Lors du choix de sacraliser cet espace, il ne fut pas considéré comme le lieu d’un ancien culte, mais comme une grotte naturelle pour répondre à la légende. Elle n’abrite pas de saints bretons, mais des bienheureux orientaux vénérés par les chrétiens et les musulmans.