Chaussée-Tirancourt, Somme
La Chaussée-Tirancourt · allée sépulcrale
Découvert en 1967, le site fait l’objet d’une fouille hâtive et partielle avant de devenir un lieu d’étude pionnier.
Fouilles C. Masset et J. Leclerc 1968/1975
Coordonnées : 49° 57′ 15″ nord, 2° 08′ 58″ est
Le monument est implanté dans une tranchée de 15 m de long et 3,50 m de large, creusée à 1,70 m de profondeur dans la craie. Il mesure 11 m de long, 3 m de large et est constitué de 15 orthostates. 2 piliers transversaux marquent l’entrée originelle et séparent la chambre de 16 m² du vestibule, qui n’eut jamais de couverture mégalithique et était protégé par une toiture végétale. 230 individus et 17 chiens ont été recensés en 2 ensembles : 62 individus dans la couche V et 168 dans la couche III.
Les datations au carbone 14 montrent des fréquentations plus ou moins denses entre -3500 et -1940. Cela ne signifie pas que la nécropole a pu être délaissée pendant quelques générations, abandonnée puis utilisée. Elle est restée présente dans la mémoire des groupes qui ont occupé le territoire.
Avec plus de 200 individus inhumés, ce sont plus de 200 événements qui se sont déroulés en ce lieu. Sur plus de 15 siècles, les hommes sont intervenus de différentes façons.
1 (Couche VII) : Construction de l’allée
Une fosse d’une profondeur de 1,70 m est creusée, plus vaste que la surface occupée par le caveau. Les orthostates sont fixés dans des rainures surcreusées d’une quinzaine de cm et calés avec de petits blocs. Le dispositif est d’une grande solidité. Il y a une volonté de construire un monument durable. Les pierres demeurent visibles, un espace étant laissé entre les dalles et les bords de l’excavation.
Les premières inhumations n’ont pas laissé de trace. La couche VII est théorique, dans la mesure où l’espace a subi un nettoyage complet.
2 (Couche V) : Premières inhumations conservées
Après un jour ou des siècles, l’espace sera complètement vidé de ses ossements. Le ménage sera fait avec soin, ne laissant que quelques esquilles minuscules. Ce nettoyage est suivi par la mise en place d’une fine couche de sédiment pour établir un sol net de toute occupation antérieure. Un des piliers, à l’avant de l’allée, est enlevé pour créer une entrée latérale. C’est dans ce monument restauré et rénové que les nouveaux venus vont déposer leurs morts.
La couche V correspond à la première des deux grandes phases d’inhumations conservées de la nécropole. Les corps sont déposés allongés au centre de l’allée. Il est possible que quelques corps aient été placés assis contre la paroi. Un espace, à l’entrée, demeure vide : il pourrait s’agir d’une sorte de vestibule consacré aux rituels. La présence d’un vase et d’une hache, comme cela a été remarqué sur d’autres sites, participerait à ces dévotions accordées collectivement aux morts. La présence de 47 individus a pu être mise en évidence. Les connexions anatomiques sont nombreuses, mais aucun squelette n’est entier. Cela s’expliquerait par le prélèvement de certains os après la décomposition. Les corps sont placés au centre de la chambre dans deux espaces limités par des cloisons végétales.
Entre -3300/-3100 et -2800, les gestes sont immuables et se répètent à l’exception d’un événement particulier représenté par une couche qui vient s’intercaler dans la continuité stratigraphique. Elle représente un dépôt d’ossements disloqués, sans connexion anatomique. Cette masse s’oppose, par sa constitution, à l’ensemble de la couche où elle est incluse.
Après cet épisode, les inhumations reprennent comme elles étaient faites précédemment, jusqu’à ce qu’une couche vienne sceller cet épisode et marque une rupture avec les coutumes funéraires.
Une différence est l’orientation des corps. Ils sont allongés dans le sens de la longueur de l’allée, les têtes ne sont plus dirigées vers le chevet, mais vers l’entrée.
3 (Couches IV et III) : Changement
Dans le deuxième quart du 3e millénaire, une épaisse couche de sédiments est apportée et recouvre entièrement les restes des anciens morts. Il y a une fermeture de la nécropole, avec un respect des morts dont les ossements sont scellés à jamais sans avoir été profanés.
Ensuite, il y a une récupération de la tombe pour l’arrivée de nouveaux morts. La conception et l’organisation de la vie dans l’au-delà changent. Cela se manifeste dans le cloisonnement de la chambre. L’espace funéraire est divisé en petites cellules par des murets et des parois plus légères. Le monde des morts est un reflet déformé du monde des vivants. Ce cloisonnement et la création de groupes distincts au sein de la tombe correspondent à des différences marquées qui existaient dans la vie quotidienne. Au moins 111 morts seront déposés dont 68 dans des cellules d’inhumation. Les corps sont placés dans leur intégralité et les remaniements sont importants.
4 (Couche II) : Fermeture de la tombe
Dans un premier temps, chaque case est recouverte individuellement de chaux vive. Ensuite, l’ensemble de la chambre est recouvert de limon, ainsi que l’ensemble du monument, y compris les couloirs périphériques et la muche, qui est comblée. La fermeture de la tombe respecte les restes des anciens. Seuls les sommets des orthostates sont encore apparents et témoignent du souvenir de plus de 50 générations qui se sont succédé sur ces terres.
5 (Couche I) : Destruction
Toutes les parties hautes du monument sont détruites. Autour de chaque orthostate, des fossés sont creusés dans lesquels sont allumés des feux violents. Aucun secteur n’est omis. L’annihilation se veut systématique. De minuscules éclats se détachent des dalles. Ils sont épandus sur toute la surface et le monument disparaît. Le site a connu plusieurs types d’abandon et de condamnation : le premier exclut totalement les morts du sépulcre en enlevant leurs ossements ; ensuite, à deux reprises, la tombe sera fermée par des recouvrements de terre, les morts étant respectés. La dernière phase est d’une extrême violence : elle vise la destruction et la disparition du monument. Chacune de ces grandes phases, qui marquent des étapes dans l’histoire du monument, témoigne d’événements et de changements qui se sont produits dans les populations propriétaires de ce territoire pendant plus d’un millénaire.


